Entretien avec Benh Zeitlin

Nous avons eu la chance de nous entretenir longuement avec Benh Zeitlin pour la sortie de son nouveau film Wendy, huit ans après Les Bêtes du Sud Sauvage et ses quatre nominations aux Oscars.

Fort de son adaptation résolument humaine et moderne de Peter Pan, il nous a donné rendez-vous dans un hôtel parisien pour parler de son film, de la création, de Cassavetes, de Spielberg et de son rapport aux salles de cinémas.

Ce qui suit est la transcription d’une interview vidéo que vous pouvez retrouver ici.

Comment votre rapport avec le mythe de Peter Pan a influencé votre réinterprétation ?

Je pense que mon rapport avec le mythe a toujours été séparé de l’histoire en elle-même. Même de la version originale. Peter vit sa propre existence, en dehors de la société. Il s’émancipe des autres versions de l’histoire. Durant toute ma vie, Peter a toujours été un “dieu de la jeunesse”. Quand je pense à l’enfance, à l’âge adulte : cela fait toujours écho. Quand nous avons compris que c’était l’histoire que nous voulions raconter, il ne nous a pas semblé important de la raconter à nouveau de ce point de vue. Ma sœur, qui co-écrit le film et moi-même avons vécu une aventure avec Peter Pan toute notre vie. Cela n’avait rien à voir avec des éléments historiques. C’était cet ami imaginaire avec qui nous partions à l’aventure. A force de revenir à lui, nous nous sommes rendus compte que ce n’était pas comment nous allions raconter cette histoire qui importait, mais pourquoi ce personnage résonnait tant ? Pourquoi il résonnait avec autant de monde ? Avec les enfants, les adultes ? On cherchait à comprendre pourquoi ça faisait tant de sens dans la manière dont nous réfléchissons à notre vie quand nous grandissons. Quelles questions il pose ? Quelles problématiques il met en lumière ?

Moderniser cette histoire pour mieux représenter : c’est important pour vous ?

Nous voulions créer une version de l’histoire qui inclut tout le monde. Quand vous regardez l’histoire de Peter Pan, vous vous rendez compte que beaucoup de gens sont exclus. Par la nature même de l’histoire, certains sont tout simplement mis à l’écart. Nous nous sommes aperçus que ça n’avait rien à voir avec l’imaginaire associé à Peter Pan. Quand on pense à Peter Pan, on ne pense pas au personnage de Wendy qui n’a jamais la possibilité de participer à l’aventure, qui est perçue comme faible. Elle est là pour prendre soin des garçons perdus et est exclue de tout ce qu’ils font. On ne pense pas aux “indiens” de la version originale et de celle de Disney que les garçons tuent pour une raison obscure. Pour moi, tout cela n’a pas d’importance dans l’histoire de Peter Pan. Ce ne sont que des éléments qui empêchent les gens de se sentir inclus. Nous voulions créer une version où être une fille est quelque chose de puissant. Où la maternité est un super-pouvoir. Et non quelque chose dont on devrait avoir peur, qui nous exclurait de l’aventure. Au contraire, c’est un pouvoir que les garçons n’ont pas. C’est ma manière de traiter les questions de représentation, tout le monde devrait se sentir bienvenu dans cette histoire. L’histoire et les thèmes de Peter Pan sont universels. Le défi est de raconter cette histoire de manière véritablement universelle. Où n’importe qui peut regarder le film et se sentir connecté aux personnages.

Les éléments, surtout l’eau, ont une place centrale dans votre cinéma : pourquoi ?

Je pense que c’est intimement lié à cette volonté de rapprocher les films de la vie. Nos expériences quotidiennes sont si chaotiques, nous ne contrôlons pas tellement de choses de notre monde. Les films, par la nature même du médium, fonctionnent à l’opposé. Tout est dans le contrôle. Tout est précis, à sa place. Tout est planifié, Il faut respecter un planning. Les films sont construits autour de cette structure particulière, ce qui fait perdre l’expérience humaine, la confrontation au chaos qui nous entoure, à la chance, à la spontanéité… Il n’y a pas de meilleure façon d‘intégrer ces éléments à votre film que d’inclure la nature de manière viscérale. Particulièrement l’eau, c’est l’élément le plus chaotique. Pour Wendy en plus de l’eau, il y a le volcan et la forêt tropicale. Et quand vous essayez de faire un film avec ces éléments, rien ne se passe jamais comme prévu ! Tout ce que vous avez imaginé va évoluer en fonction de ces forces qui sont plus importantes que vous et votre film. C’est une réaction chimique : vous prenez votre film et vous le mélangez avec l’océan pour obtenir… quelque chose que vous n’auriez jamais envisagé. C’est vraiment quelque chose qui m’inspire : cet inconnu et les découvertes qui en découlent…

Votre attirance pour le sud des États-Unis est liée à cela ?

Je vis à la Nouvelle-Orléans donc c’est mon chez moi. Ma maison d’adoption. Je l’adore, elle m’inspire. C’est sûrement la raison la plus évidente, car je travaille et fait passer des auditions là-bas. Je suis lié à la Louisiane pour ces raisons. La nature y est toute-puissante : nous sommes confrontés à l’eau, aux inondations, aux ouragans… La terre et la mer s’y rejoignent, c’est un delta. C’est cet ensemble qui m’a attiré là-bas et trouve sa place dans mes films.

Spielberg est le grand cinéaste de l’enfance, il vous a influencé ?

J’ai beaucoup pensé à E.T., l’extra-terrestre en faisant ce film. C’est un film que j’ai aimé toute ma vie et d’une certaine façon encore plus en tant qu’adulte. C’est certainement le film qui me fait le plus pleurer. Steven Spielberg à cette capacité de donner une intégrité aux enfants, je pense au personnage d’Elliot : son pouvoir c’est la bonté. Il ne tire pas de boules électriques avec ses mains, il est bon, il a cet amour incroyable. Et c’est ce qui le lie à cet autre personnage que personne ne comprend. Il y a quelque chose de très beau là-dedans. Quand nous réfléchissions au personnage de Wendy, on se demandait quel était son super-pouvoir ? Peter peut rester jeune éternellement, qu’est-ce que peut faire Wendy ? C’est évidemment lié à la bonté de son cœur. L’importance de cet amour, de cette sagesse. Ce sont des qualités d’autant plus importantes qu’on les retrouve chez Devin France qui joue Wendy. En fait j’ai deux influences totalement opposées : j’ai grandi avec Spielberg en regardant Indiana Jones, Les Dents de la Mer et E.T. et d’autres blockbusters de l’époque comme L’Histoire sans fin. Avec ma sœur Eliza, nous descendions au sous-sol pour voir ces films des centaines de fois. Notre amour du cinéma est intimement lié à la portée de ces histoires qui sont si gigantesques, presque mythologiques, iconiques. C’est à travers ces histoires que nous avons compris nos vies. Nous avons appris à être des héros, des méchants. Le bien et le mal. Et en même temps, je suis très attaché aux cinéastes qui dialoguent avec le réel de manière très viscérale. Comme Cassavetes, mais aussi des réalisateurs de documentaires comme Les Blank. Ils étudient le monde tel qu’il est, d’une manière plus brutale. Avec une vision qui nous rapproche de la vie comme nous la vivons. Je cherche constamment à conjuguer ces deux aspects du cinéma. Pas comme le mouvement “réaliste” mais pour offrir des sensations ”naturalistes” et plus proche de la vie, plus reconnaissables. Tout comme le peuvent être nos expériences humaines.

Steven Spielberg à cette capacité de donner une intégrité aux enfants, je pense au personnage d’Elliot : son pouvoir c’est la bonté.

Vos premiers court-métrages étaient en animation : vous comptez y revenir ?

Oh, mon Dieu… Je ne sais pas si je retournerais à l’animation. J’aime beaucoup trop cela ! Quand j’animais, j’étais obsédé et seul. J’avais des relations beaucoup trop compliquées avec mes objets inanimés. J’ai aimé débuter par l’animation pour me familiariser avec le monde et les personnages. D’une certaine façon, j’ai peur d’y retourner parce que cela voudrait dire retrouver cette noirceur et cette obsession. Mais c’est quelque chose que j’ai adoré faire et vous ne savez jamais où la vie vous mènera. Je n’ai jamais prévu d’être un réalisateur avec un style particulier, j’avais juste ces histoires que je voulais raconter. Quand je faisais de l’animation en revanche, je ne voulais rien raconter de particulier. C’était surtout une technique qui me permettait de faire un film tout seul avec quelques amis qui m’aidaient pour la construction. Je n’avais pas besoin d’un gros budget, ni d’une grosse équipe. Je pouvais le faire dans ma chambre. Tout dépend de l’histoire que vous voulez raconter. Si je suis amené à raconter une histoire qui passe par l’animation alors oui, j’y retournerais.

Vous êtes attaché à l’expérience de la salle, qu’est-ce que cela symbolise pour vous ?

Quand vous réalisez un film vous voulez que les spectateurs soient immergés dedans. Vous voulez qu’ils oublient leur vie le temps d’un film pour pénétrer dans le monde de la projection, avec le son, etc. C’est la fonction des salles de cinéma. Elles sont conçues pour nous transporter. Pour nous transporter non pas seuls, mais dans une expérience partagée. Il y a une énergie qui se dégage d’un visionnage collectif. De nos jours, avec la direction que prend le cinéma et toutes les possibilités de visionner des films, on s’éloigne de l’expérience recherchée. Vous regardez un film tout en faisant autre chose, en étant sur votre téléphone… Il y a un manque avec ce mode de visionnage. De nombreux films sont pensés pour que vous puissiez faire tout cela en même temps, mais pour moi vous ne pouvez pas détourner le regard dans mes histoires. Si vous ratez un plan, que vous n’entendez pas un son en particulier, vous allez être perdu. L’histoire est racontée avec tous ces éléments. Vous avez besoin de cette implication pour profiter pleinement. C’est là que la salle est importante. Avec tout ce qui se passe en ce moment, j’ai peur que ces institutions s’effondrent ou soient réservées à un public de niche. Qu’elles perdent leur portée populaire, car c’est cela la vraie beauté du cinéma. Ce n’est pas un loisir cher et élitiste, c’est accessible à tous, ensemble. C’est sa véritable beauté.

Vous pensez que le cinéma va se réinventer après cette crise ?

Je ne sais pas… Je ne sais pas. Je ne sais même pas si j’ai un avis sur la question. Je pense surtout aux films que je veux faire et comment je veux qu’ils soient vus. J’espère évidemment que quoi qu’il arrive les gens vont se battre pour garder les salles de cinéma ouvertes. Il faut trouver des moyens de s’adapter. Ça c’est mon rêve, ce qu’il va se passer, je n’en sais rien.

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