FESTIVAL DE CANNES 2025 – Troisième réalisation de Julia Ducournau, présentée en compétition officielle, Alpha s’impose comme l’œuvre la plus intime de la cinéaste à ce jour. Après une Palme d’Or venue couronner son deuxième long-métrage, la cinéaste en premier lieu scénariste, partage une œuvre cohérente avec ses aspirations, mais dont la sincérité est rattrapée par une dispersion d’énergie. Qu’importe, elle a déjà affirmé ne pas se préoccuper des opinions sur son art, quitte à en sacrifier la transmission. Alpha relance ainsi le débat sur la réception d’une œuvre, avant même que n’apparaissent ses thèmes.
Alpha, 13 ans, est une adolescente agitée qui vit seule avec sa mère. Leur monde s’écroule le jour où elle rentre de l’école avec un tatouage sur le bras.
Épaulée par une équipe d’habitués, Julia Ducournau retrouve le chef opérateur Ruben Impens dans une photographie sobre et épurée, mettant en avant le point fort du film : sa direction artistique. Autour d’effets spéciaux évocateurs (corps pétrifiés, peaux marbrées) pour évoquer les malades du mystérieux mal qui vient frapper le monde d’Alpha, les dispositifs visuels donnent vie à une ambiance surréaliste, entre fable macabre et mélodrame viscéral. Dans une recherche de subjectivité constante et assumée des cadres et des sons, Ducournau réussit là où elle a déjà prouvé son inventivité et sa poésie. Cet espace devient alors un domaine ludique et prolifique pour souligner les prestations du casting. Mélissa Boros évidemment en tête, véritable révélation cannoise dans le rôle d’Alpha, mais aussi un solide appui de Tahar Rahim dans une intensité déstabilisante mais hypnotisante.
Les oiseaux se cachent pour mourir
Sur le plan narratif en revanche, Alpha peine à trouver son souffle. Le film s’étire à travers des motifs répétés autour de l’addiction, des traumatismes générationnels, de la stigmatisation. Sans que ces boucles accumulées n’arrivent à se détacher, se lier ou muter pour dégager une vision d’autrice forte, en lieu et place de simplement les dénoncer comme l’ont déjà fait d’autres productions cinématographiques. Pire : l’accumulation, au lieu de renforcer, finit par diluer l’intensité de ces sujets, frôlant le grotesque. Et malgré ces thématiques fortes, Alpha reste définitivement intimiste : tout se métaphorise, tout devient processus interne, psychotique, familial. Le regard potentiellement radical s’efface derrière la peau. L’allégorie des non-dits prend le pas sur une véritable prise de parole à l’image de ce que véhicule Ducournau dans la promotion du film. C’est peut-être le plus dommageable : l’œuvre aurait gagné à étendre ses enjeux vers l’extérieur, au-delà du corps, vers l’altérité, le collectif, le politique.
Alpha apparaît comme une proposition confidentielle, visuelle et symbolique oscillant entre surréalisme viscéral et quête émotionnelle désordonnée. Le film déborde de thématiques complexes, en tension permanente avec un récit trop chargé, trop dispersé, qui ne parvient pas à les approfondir, ou à en mettre une en avant. Sur ce point assez égoïste, le long-métrage n’en demeure pas moins formellement une démonstration supplémentaire du sens de l’image aiguisé de la cinéaste et d’une direction d’acteur des plus fructueuses. Un film à la fois troublant et frustrant, miroir d’une ambition peut-être trop intime pour trouver son équilibre.
