« La Jeune femme à l’aiguille », l’horreur : un objet de contemplation ?

© Lukasz Bak
Un film de
Magnus von Horn
Sortie
9 avril 2025
Diffusion
Cinéma

FESTIVAL DE CANNES 2024 – Il est des films qui ne cherchent pas tant à être regardés qu’à être endurés. La Jeune Femme à l’Aiguille, présenté en compétition officielle, s’inscrit dans cette lignée d’œuvres qui, à travers leur implacable noirceur, ne laissent d’autre choix que la confrontation. Après Sweat, où il sondait l’ultra-contemporain à travers le prisme des réseaux sociaux, Magnus von Horn s’empare d’un fait divers méconnu du début du XXe siècle pour en faire un cauchemar gothique, où la misère s’habille d’un formalisme d’une beauté troublante.

Copenhague, 1918. Karoline, une jeune ouvrière, lutte pour survivre Alors qu’elle tombe enceinte, elle rencontre Dagmar, une femme charismatique qui dirige une agence d’adoption clandestine. Un lien fort se crée entre les deux femmes et Karoline accepte un rôle de nourrice à ses côtés.

Si l’univers du film convoque des références évidentes à l’expressionnisme allemand, Magnus von Horn ne se contente pas d’un hommage. Il réinvestit cette imagerie en y insufflant une forme de naturalisme macabre, où la boue et le sang ont autant de poids que les clairs-obscurs savamment composés. Cette beauté formelle est d’ailleurs l’un des paradoxes du film : chaque plan semble sculpté avec une minutie picturale, contrastant avec l’horreur absolue qui se joue à l’écran. Une esthétisation qui interroge autant qu’elle séduit.

De fil en aiguille

C’est dans ce ballet de l’épouvante sociale que Victoria Carmen Sonne trouve l’un de ses rôles les plus vertigineux : fragile, souvent au bord du grotesque dans son errance hébétée, elle parvient à incarner une Karoline à la fois victime et complice de son propre naufrage. Face à elle, Trine Dyrholm compose une Dagmar inquiétante, maternelle dans sa folie méthodique. La relation qui se tisse entre les deux femmes, oscillant entre dépendance et perversion, constitue le cœur du film.

Mais c’est aussi là que réside sa limite : La Jeune Femme à l’Aiguille pousse son système jusqu’à l’épuisement, chaque scène cherchant à dépasser la précédente en intensité. À force d’accumuler les visions de souffrance et de démence, le film frôle parfois la complaisance, flirtant avec une fascination morbide pour ses propres horreurs. Si l’ambition est claire — explorer l’inhumanité qui surgit de la misère —, la répétition du supplice finit par diluer l’impact émotionnel, transformant l’expérience en une épreuve de résistance plus qu’en une immersion viscérale.

Une question demeure : jusqu’où peut-on magnifier l’abject sans le trahir ? La Jeune Femme à l’Aiguille offre une réponse ambiguë, à la fois sublime et discutable, où la mise en scène de l’horreur se fait elle-même objet de contemplation. Von Horn ne tranche pas, et c’est peut-être là la force ambiguë de son film : un cauchemar d’une beauté suffocante, dont on ne ressort ni indemne, ni convaincu que tout devait être montré.

3.5

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