Critique de L’histoire personnelle de David Copperfield

Un film de
Armando Iannucci
Sortie
26 janvier 2021
Diffusion
Prime Video

Armando Iannucci est l’une des figures de référence de la comédie satirique britannique, The Telegraph lui donnant même le surnom The hardman of political satire. Il s’illustre dans des séries d’excellentes factures telles que I’m Alan Partridge, Time Trumpet où encore The Thick of It qui aura droit à son non moins génial spin-off In The Loop en 2009, premier film de Iannucci. Deux ans seulement après La Mort de Staline, le réalisateur écossais confirme son amour pour les comédies d’époque bigarrées, et passe à son tour un baptême du feu bien connu des auteurs britanniques : transposer l’univers de Charles Dickens au cinéma.

Selon Armando Iannucci, la principale force de Dickens est qu’il n’a pas peur d’être populaire. Il regrette la dynamique morose et éteinte dont font preuve les adaptations antérieures, passant à côté d’une dimension humaine. David Copperfield est pour Iannucci une œuvre chaleureuse, qui traite de thématiques actuelles : l’anxiété, la lutte des classes, la recherche de l’accomplissement… C’est donc avec cette idée en tête que le réalisateur veut proposer une adaptation fraîche et enjouée du roman, qui trancherait avec la vision cendreuse et atrabilaire de l’époque victorienne souvent dépeinte dans la fiction. Le résultat, L’Histoire personnelle de David Copperfield, est une grande pièce de théâtre au casting et costumes multicolores qui brille par son envie de bien faire, le tout contrasté par un manque indéniable de piquant.

Le parcours de David Copperfield, d’une enfance pauvre jusqu’au statut d’auteur à succès, grâce à la perséverance et malgré un manque de discipline personnelle.

Le fond et la forme

Le film, à l’instar du roman, est entièrement narré par son protagoniste, qui revient linéairement sur les étapes marquantes de son existence : de sa naissance à la découverte de sa vocation d’écrivain. Pour éviter l’aspect rébarbatif d’une structure aussi convenue, l’un des partis pris consiste en la mise en place de transitions fantaisistes entre ces différentes phases (le décor se déroule subitement, une main géante soulève le protagoniste, etc.). Si l’inspiration théâtrale de ces transitions rappellerait presque le Baron Münchhausen de Terry Gilliam, force est de constater que le film peine à s’échapper du cliché du « ça, c’est moi ». De plus, si certaines transitions fonctionnent et apportent une saveur fantasque, voir poétique par instant, d’autres sont bien moins efficaces et paraissent vides de sens.

La triste résultante est que le film souffre des travers habituels des œuvres biographiques : l’exposition est efficace et donne une remarquable poussée à un scénario qui s’essouffle rapidement, peinant à rendre ses enjeux immersifs tant on peut les deviner à l’avance. Et même si le film est parsemé de démarches stylistiques provoquant un sursaut dans la mise en scène, du chapitrage aux séquences accélérées à la manière d’une slapstick comedy, on en ressort avec l’impression que le film tombe petit à petit dans une certaine léthargie qui désamorce toute sa seconde partie.

Dommage, car à côté de sa structure trop classique, le film est un très bel objet visuel. Les décors comme les costumes sont somptueux. On se délecte de cette joyeuse farandole de personnages hauts en couleurs, de leurs maisons encombrées de babioles en tous genres qui leur donnent une réelle aura de cohérence. La photographie, frappante de vie et d’éclat, constitue en elle-même une réussite certaine quant à la volonté du réalisateur de rendre l’univers de Dickens plus humain, plus chaleureux. Et même si certaines compositions de plans ou propositions de montage peuvent paraître plates, ces brefs moments à hauteur d’homme où la réalisation prend le temps de magnifier son sujet permettent de profiter des ambiances toute particulières qui s’en dégagent. L’ère victorienne décrite dans L’Histoire personnelle de David Copperfield détonne de la traditionnelle combinaison noir de suie-blanc de craie et offre une toile de fond infiniment plus riche et diversifiée qui se décline sur tout le nuancier : du turquoise de la maison Trotwood au pourpre du costume de Mr. Micawber.

Une histoire de personnages

Il serait pertinent de penser que c’est en fait Armando Iannucci qui s’exprime à de nombreuses reprises à travers son protagoniste.

Seules les fortes personnalités me marquent.

David Copperfield, L’Histoire personnelle de David Copperfield

Le réalisateur a pour objectif de sublimer l’aspect humain du roman, et il dispose de deux atouts majeurs : les dialogues et la distribution. Iannucci et Blackwell nous ont habitué à des dialogues finement ciselés, aussi comiques que cinglants. La magie opère à nouveau dans L’Histoire personnelle de David Copperfield : la réinterprétation du texte de Charles Dickens par les deux auteurs, si elle semblait périlleuse, est excellente. Les répliques font mouche à chaque fois, et caractérisent les personnages avec maestria. La plupart des singularités géniales qui définissent les personnages du roman sont parfaitement retranscrites, du lunaire Mr. Dick (Hugh Laurie) à la joviale Peggoty (Daisy May Cooper). La légère touche de cynisme si chère au réalisateur, couplée à une sorte d’étrangeté candide que celui-ci a extirpé de la matière de l’œuvre originale, crée un ton général indiciblement raccord avec l’identité de l’œuvre. On déplorera cependant un léger manque de profondeur quand il s’agit d’évoquer des problématiques plus pesantes, notamment tout au long de l’arc narratif du personnage de James Steerforth. Au final, la mission est accomplie : les personnages semblent vrais. Il est alors d’autant plus regrettable de constater un manque de bravoure dans la narration, d’autant plus que le film est pleinement conscient d’avoir le verbe comme atout. En utilisant la passion des mots du jeune David comme un gimmick, le film rate sa cible là où cet aspect du personnage aurait mérité une profondeur supplémentaire.

Le casting est sublime. Dev Patel est un excellent David Copperfield, introverti et hésitant, qui s’enflamme par moment. On retrouve évidemment Peter Capaldi, l’acteur fétiche de Ianucci, incarnant le facétieux Mr. Micawber, mais aussi Tilda Swinton en Ms. Trotwood, l’excellent Ben Whishaw qui campe un Uriah Heep génialement détestable. Autant d’acteurs aux physiques particuliers et atypiques, au jeu d’une rigoureuse précision, qui se donnent à cœur joie dans une sorte de chorale surréaliste où le surjeu théâtral en devient jouissif. Le film fait le choix courageux de rassembler un casting multiethnique, comme pour célébrer la diversité de l’humain sous toutes ses facettes dans une œuvre déjà chatoyante. L’investissement des comédiens et comédiennes dans le projet est palpable et renforce la cohérence de l’œuvre. Au final, une bonne partie de la sympathie que suscite le long-métrage réside dans la simple compagnie de cette galerie loufoque de personnalités marquées, créant ainsi immédiatement un lien d’identification avec le personnage de David, et par extension une connexion avec Iannucci et Dickens.

L’histoire personnelle de David Copperfield est une œuvre qui déborde d’humanité et de bonne volonté. Le film est formellement très réussi et peut compter sur son excellente distribution ainsi que sur de truculents dialogues pour arracher aux spectateurs quelques francs moments de rigolade et d’insouciance. Délaissant les aspects plus sombres et réflexifs de l’œuvre originale au profit d’une fresque fantaisiste et légère, le film est cependant lourdement handicapé par son scénario, inégal et convenu. Une œuvre contrastée donc, légèrement timorée, qui constitue néanmoins une proposition appréciable, dont il se dégage une sympathie toute particulière.

L’histoire personnelle de David Copperfield est disponible depuis le 26 janvier sur Prime Video.

3.5
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