FESTIVAL DE CANNES 2024 – La Quinzaine des cinéastes s’est affirmée, aux côtés de l’ACid, comme l’un des espaces cannois privilégiés des expériences sensorielles, qui imposent au public, selon sa disposition, une immersion totale ou un rejet immédiat. Noël à Miller’s Point, troisième long-métrage de Tyler Taormina, s’inscrit pleinement dans cette logique. Membre d’un collectif de cinéastes davantage tourné vers l’atmosphère que vers le récit traditionnel, Taormina propose ici une forme radicale qui déroute nécessairement au premier abord. Mais la proposition formelle et visuelle se révèle, pour peu qu’on accepte ses règles, profondément envoûtante.
Une boule de Noël irisée, à la fois réconfortante et crépusculaire : Tyler Taormina filme un réveillon qui réunit les membres d’une famille italo-américaine de classe moyenne. Alors que la nuit avance et que des tensions éclatent, l’une des adolescentes s’éclipse avec son amie pour conquérir la banlieue hivernale.
Dès ses premiers plans, Noël à Miller’s Point puise dans un style presque rococo, fait d’excès chromatiques et de cadres saturés de détails. Une outrance réconfortante, presque familière, qui entre pourtant rapidement en contradiction avec la légèreté apparente de l’intrigue qui se résume en un soir de Noël passé dans une petite ville où les habitants errent sans but précis. La caméra de Taormina, à la fois attentive et joueuse, oscille entre les décors chargés et les visages absorbés dans des réflexions aussi mélancoliques que futiles. Car derrière cette profusion visuelle et cette approche faussement joyeuse, le film explore en creux un ennui existentiel et donc universel. Il capte avec justesse ces instants de vide, de solitude flottante, qui habitent chacun des 63 personnages, et les relie discrètement à notre propre expérience. Cette tension entre surcharge formelle et finesse émotionnelle rend l’expérience d’autant plus singulière qu’attachante.
Douce nuit, sainte nuit
L’impressionnante galerie d’interprètes contribue autant au plaisir cinéphile, presque ludique, qu’au réalisme brouillon de ce repas de Noël, si étrangement familier. Et c’est là l’une des grandes forces du film : en tirant jusqu’au bout le fil de son artificialité, Taormina intègre le spectateur à cet univers fantasque, traversé d’une douce ironie. Il ne signe pas un film de Noël au sens traditionnel du terme, mais capte l’expérience de Noël : ce mélange d’attachement, de malaise, d’observation passive ou de fuite active. Que l’on s’identifie à cette famille en désordre ou que l’on ressente le besoin de fuir, à la manière du personnage d’Emily, une forme de fraîcheur traverse le film. Une fraîcheur qui tient à la façon dont il filme l’étrangeté de certaines traditions (américaines, espérons) non pas pour les glorifier dans une perspective conservatrice, mais pour en révéler le décalage profond, entre absurdité et tendresse.
À travers ses portraits délicatement esquissés d’individus en quête de sens, Noël à Miller’s Point parvient à toucher une vérité universelle. Sous ses allures d’artifice et son apparente légèreté formelle, Tyler Taormina signe un film profondément singulier, qui dissimule derrière l’exercice de style une des réflexions les plus justes et sensibles sur l’étrangeté de nos traditions, la poésie du quotidien et ces liens familiaux, à la fois étouffants et nécessaires. Peu à peu, se dessine un ennui mélancolique, contagieux, qui glisse de l’intime au collectif et résonne en chacun·e bien après la dernière image.
