FESTIVAL DE CANNES 2025 – Difficile d’imaginer l’état d’esprit d’Amélie Bonnin quand les lumières du Grand Théâtre Lumière se sont fondues sur le générique de son Partir un jour. Inconnue du public avant de recevoir, il y a deux ans, un César pour son court-métrage éponyme, elle ouvre aujourd’hui le Festival avec ce premier long-métrage. Symbole fort et vertigineux, elle succède aux discours de Leonardo DiCaprio, Robert De Niro et Quentin Tarantino et c’est à l’écran qu’elle apporte une réponse à son image : des personnages en quête d’équilibre, quittant la jeunesse, rappelés par l’écho d’une liberté passée que l’on croyait perdue.
Alors que Cécile s’apprête à réaliser son rêve, ouvrir son propre restaurant gastronomique, elle doit rentrer dans le village de son enfance à la suite de l’infarctus de son père. Loin de l’agitation parisienne, elle recroise son amour de jeunesse. Ses souvenirs ressurgissent et ses certitudes vacillent…
Avant d’être une comédie romantique, Partir un jour est avant tout un film-concept structuré comme un karaoké géant, où se réorchestre de nombreux succès populaires. Amélie Bonnin donne à son film une couleur nostalgique et chaleureuse où la majorité des reprises fait mouche à condition de se laisser prêter à ce jeu de trahison qui décontenance. La performance musicale tout en maîtrise de Juliette Armanet contraste volontairement avec celle du reste du casting, dont les interprétations bancales possèdent une maladresse touchante, mais interrogent sur la pertinence symbolique du procédé. C’est là toute la limite du film : lorsqu’il réussit à capter l’émotion simple d’un retour aux sources, la magie opère, mais dès qu’il flirte avec la sur-symbolisation, il trébuche maladroitement. La thématique de la réussite parisienne d’un côté et une certaine forme de déterminisme de l’autre n’est jamais remise en question et apparaît presque complaisante, car entièrement vu à travers le regard de Cécile sans le confronter (pourquoi est-elle la seule à bien chanter ?).
On connaît la chanson
En centrant le récit exclusivement sur Cécile, Bonnin fait pourtant un choix que peu de cinéastes osent : tout gravite autour d’elle et par elle, elle est de tous les plans et chaque scène sert avant tout son personnage. Aux antipodes d’un féminisme artificiel de studio, il s’agit ici de l’affirmation claire de la vision d’une réalisatrice, qui érige Juliette Armanet en véritable icône. Ajoutez à cela son alchimie éclatante avec Bastien Bouillon, et le film atteint ses sommets. La fluidité du duo et la bienveillance de leur histoire d’amour déçue apportent la fraîcheur que le narration musicale plombe par instant. Mais lorsque le film bascule vers un registre dramatique, notamment dans les scènes père-fille, le rythme et les dialogues perdent en authenticité, révélant les limites d’une écriture parfois mécanique. Pourtant, même dans cette irrégularité, la grâce surgit lors d’une sublime scène entre Armanet et Dominique Blanc autour d’une reprise sensible et drôle de Paroles… Paroles… Ce moment suspendu capte précisément l’émotion que le film peine parfois à atteindre ailleurs.
Malgré ses maladresses, Partir un jour reste une comédie populaire touchante, portée par un concept séduisant, mais fragilisée par une absence notable de structure narrative solide. La vision très parisienne de la province véhiculée par l’héroïne, jamais vraiment questionnée ni nuancée, empêche le film de pleinement se déployer. On se laisse néanmoins séduire par la fraîcheur du propos et les promesses d’un film qui avait tout pour devenir culte, mais dont le refrain finit par manquer de souffle.
