Critique de Last Night in Soho

Un film de
Edgar Wright
Sortie
27 octobre 2021
Diffusion
Cinéma

En une quinzaine d’années, Edgar Wright s’est imposé parmi les grands de la comédie anglaise à l’aide de sa « trilogie Cornetto » (Shaun of the Dead, Hot Fuzz et Le Dernier pub avant la fin du monde). On lui doit également le bijou geek Scott Pilgrim vs The World, maintenant culte, et le plus récent Baby Driver. Dans un parcours semé d’embûches, Wright a su attirer sympathie et attention sur son oeuvre. Après un détour remarqué dans le documentaire avec le passionnant film sur les Sparks, de nombreux regards sont donc tournés vers son retour à la fiction : Last Night in Soho, qui promet d’être tonitruant, coloré et terrifiant.

C’est un exercice nouveau que s’impose le réalisateur britannique : celui du premier degré. Il abandonne la parodie, motrice de sa trilogie, et même l’ironie qui pimentait Baby Driver, pour un authentique film d’horreur violent et sérieux. Autre nouveauté dans sa filmographie, jusque là très masculine, la perspective principale est cette fois ci féminine, portée par le duo Anya Taylor-Joy et Thomasin McKenzie.

Last Night in Soho met en scène l’histoire d’une jeune femme passionnée de mode et de design qui parvient mystérieusement à retourner dans les années 60 où elle rencontre son idole, une éblouissante jeune star montante. Mais le Londres des années 60 n’est pas ce qu’il parait, et le temps semble se désagréger entrainant de sombres répercussions.

Spooky Boogie-Woogie

S’il y a une chose que Wright n’a plus à prouver, c’est sa virtuosité visuelle et rythmique. Le réalisateur britannique sait fabriquer de belles images, pop et pleines de vie. Il se permet de nombreuses fantaisies visuelles stroboscopiques et hallucinogènes, hommages non dissimulés aux essais de Henri-Georges Clouzot pour L’Enfer. La réalisation renouvelle sans cesse ses techniques pour entremêler de plus en plus la période contemporaine et le souvenir fantasmé des 60’s à l’aide, notamment, d’un jeu de miroir assez formidable. À l’appui de ces efforts de réalisation, on retrouve de superbes décors, pleins de caractère, différenciant avec brio le Londres contemporain et ancien tout en les rendant iconiques. La ville, ses légendes, et sa culture underground sont centrales au film, c’est véritablement elle qui hante Ellie. Un effort tout particulier est donc mis dans la façon de filmer la ville et celles et ceux qui l’habitent.

De même, si Baby Driver était déjà un tour de force formel, Last Night in Soho n’est pas en reste. Comme une folle danse au rythme des hits du rock ‘n’ roll, le fantasme nostalgique du personnage lui donne d’abord vie dans des scènes de joie, puis se transforme insidieusement en prison bruyante. Les sonorités entrainantes deviennent poursuivantes, harcelantes. Pour danser dans cette terrible valse, il y a d’excellents acteurs et actrices dont la performance est à saluer. Thomasin McKenzie, déjà révélée dans le très beau Leave No Trace et plus récemment dans Jojo Rabbit, impressionne encore avec une performance à fleur de peau. À ses cotés dans le passé, Matt Smith est glaçant de cruauté quand Anya Taylor-Joy incarne un personnage complexe à travers un large spectre d’émotions.

© 2021 Focus Features LLC.

Who you gonna (London) call ?

Malgré tout, Last Night in Soho manque sa cible sur bien des aspects. Si le but du film était de faire peur, c’est un échec. La mise en scène tape-à-l’œil, abondante en gore et en effets visuels, ne laisse absolument aucune place à la suggestion. Le film cite les giallo italiens sans prendre la distance nécessaire avec les codes du genre, ce qui donne un ensemble dépassé. De plus, l’omniprésence de musique pop rock vintage, y compris dans des scènes à vocation horrifiques, n’aide vraiment pas à installer une ambiance pesante malgré la présence de fantômes qui, s’ils sont un symbole puissant, sont trop évidents pour effrayer. Les ficelles du scénario sont bien trop grosses pour créer la surprise et, pour la première fois de toute son oeuvre, Edgar Wright se retrouve à faire un film trop premier degré. Car même Baby Driver, son film le moins comique, s’appuyait sur une bonne dose de pastiche et d’ironie. Ici, il n’y a rien de drôle, rien de parodique et c’est ce qui pousse les lacunes, notamment dans l’écriture, à ressortir plus clairement.

Le propos du film sur la nostalgie reste pertinent, servant de mise en garde sur les risques à se murer dans le passé en se focalisant sur ses aspects glamour, quand sa violence et sa sordidité peuvent refaire surface. Sa critique de l’hégémonie de la nostalgie est très pertinente dans le monde d’aujourd’hui mais ironique pour un film qui, comme cité précédemment, n’est pas aidé par son admiration pour les vieux giallo italiens. Le reste de Last Night in Soho est plus confus. Car si traiter du travail du sexe dans un film grand public est indéniablement complexe, la nature profondément politique de la question semble s’échapper ici. Métaphores et grands discours finissent par sonner creux, voire sordide, par moment. La perspective féminine est évidemment difficile à retranscrire pour le réalisateur et semble hypocrite par instant, malgré la présence de l’autrice de comics Krysty Wilson-Cairns au scénario.

Finalement, Last Night in Soho laisse une impression mitigée. On en sort plutôt impressionné par sa classe, ses grands effets de style et sa mise en scène grandiloquente. Au premier abord, c’est une bonne approche moderne du très vieux genre des films de fantômes mais le film y perd à la réflexion. Il faut cependant saluer la démarche d’Edgar Wright qui s’éloigne de sa zone de confort et de ses personnages habituels. Le résultat est imparfait mais appréciable comme un thriller hanté musical et pop, car malgré sa mise en garde contre la nostalgie, c’est paradoxalement la bande-son vintage qui donne le plus de charme au film. Last Night in Soho est la preuve qu’Edgar Wright veut élargir sa créativité et on est surtout curieux de voir dans quelle direction il va continuer à faire évoluer son œuvre.

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