Critique de Nightmare Alley

Un film de
Guillermo del Toro
Sortie
19 janvier 2021
Diffusion
Cinéma

Merci de laisser rentrer les monstres » a dit Julia Ducournau en se voyant remettre la Palme d’Or pour Titane à Cannes. Elle excelle parmi les monstres, en effet, mais a au moins un égal dans le cinéma de genre contemporain : Guillermo del Toro. Fasciné par les légendes, les bêtes et les créatures, il a bâti une filmographie merveilleuse de films très modernes à partir de mythes classiques. C’est un des réalisateurs qui fait véritablement vivre le cinéma de genre contemporain et lui donne ses lettres de noblesse avec sa popularité et sa virtuosité. C’est dans cette filmographie presque sans écarts qu’arrive Nightmare Alley, qui vient renverser de très nombreuses attentes. Mais le voyage reste-t-il toujours aussi envoûtant pour le public avide de terreurs et de fantastique ?

Alors qu’il traverse une mauvaise passe, le charismatique Stanton Carlisle débarque dans une foire itinérante et parvient à s’attirer les bonnes grâces d’une voyante, Zeena et de son mari Pete, une ancienne gloire du mentalisme. S’initiant auprès d’eux, il voit là un moyen de décrocher son ticket pour le succès et décide d’utiliser ses nouveaux talents pour arnaquer l’élite de la bonne société new-yorkaise des années 40. Avec la vertueuse et fidèle Molly à ses côtés, Stanton se met à échafauder un plan pour escroquer un homme aussi puissant que dangereux. Il va recevoir l’aide d’une mystérieuse psychiatre qui pourrait bien se révéler la plus redoutable de ses adversaires…

Les grands esprits s’affrontent…

Comme il a pu réinventer le film de Kaijū avec Pacific Rim ou l’histoire de fantômes avec Crimson Peak et L’Échine du Diable, Del Toro se saisit ici à nouveau d’un genre classique du cinéma : le film noir. Un entremêlement de manipulations, des femmes fatales, des hommes de main menaçants et un profond nihilisme dans l’Amérique des années 40… Mais le film ne tombe pas dans la parodie comme beaucoup de néo-noirs contemporains. Il profite largement de son sujet et de son cadre original pour se démarquer et subvertir certains codes. Le film se concentre aussi sur un personnage sombre, prenant le contre-pied du héros moralement droit du cinéma américain. Dans l’ensemble, les personnages sont pourtant très marqués et stéréotypés et l’écriture du film manque de finesse, y compris dans les développements d’intrigues et les retournements. Cependant, les interprétations magnifiques livrées amènent toute la nuance. Rooney Mara ne surjoue pas la fragilité et apporte une froideur très puissante, dans la grande tradition des seconds rôles forts de caractère. On peut aussi saluer Willem Dafoe et Cate Blanchett, terrifiants chacun à leur manière, qui incarnent la cruauté omniprésente de l’univers du film. La performance de Toni Colette, qu’on a également vue dans Hérédité, sort également du lot.

©  Kerry Hayes / 20th Century Studios

Sans grande surprise, Nightmare Alley est aussi une grande réussite technique et visuelle. La mise en scène est toujours extrêmement spectaculaire et dramatique, accompagnée par d’incroyables éclairages qui créent des ambiances pesantes. Les décors nous emportent aussi parfaitement dans ces années de débauche, de spectacle mais aussi de grande misère. La composition de Nathan Johnson, si elle sert bien d’accompagnement, manque par contre d’un thème marquant comme celui de La Forme de l’eau

Pour autant, Nightmare Alley semble marquer un tournant pour Guillermo del Toro, comme une grande désillusion. Dans ce film entièrement dépourvu de surnaturel, il va regarder de l’autre côté du rideau, que le personnage traverse métaphoriquement au début de l’histoire. Plutôt que de cadrer le merveilleux, il montre ceux qui le mettent en scène. Et si le fantastique n’était pas finalement plutôt dans l’œil du spectateur ? C’est la question que pose le film. Il expose aussi le cynisme avec lequel les superstitions et les croyances sont utilisées à des fins manipulatrices. Pour quelqu’un qui a passé sa carrière à montrer des rêves et des monstres, Del Toro a une vision bien sombre et critique de ces hommes de spectacle.

Nightmare Alley est à la fois une critique et une véritable désillusion, où le manque de poésie se fait sentir. Peut-être que le réalisateur a essayé de s’attaquer aux affabulateurs de la production cinématographique qui abusent de leurs collègues et de leur audience, ou alors de montrer une autre perspective sur son sujet favori. En tout cas, Guillermo del Toro est au moins resté épanoui dans sa mise en scène magnifique et sa formidable gestion du suspense et du mystère… Mais l’obscurité est bien omniprésente, jusqu’à flirter avec la tragédie. Car après tout, le monstrueux est bien là lui aussi, dans ce qui semble le plus humain.

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