Cannes 2021 : Critique de Titane

Un film de
Julia Ducournau
Sortie
14 juillet 2021
Diffusion
Cinéma

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Grave avait fait forte impression en 2017. Avant même sa sortie, les rumeurs de malaises au Festival international du film de Toronto avaient déjà fait couler beaucoup d’encre. Au-delà du gore et du scandale, la question qu’avait soulevé Grave, que nous reposions d’ailleurs dans notre bilan de l’année, c’était celle de l’avenir du cinéma de genre français. Julia Ducournau avait jeté un pavé dans la mare avec son film atypique et sanglant dont les effets se ressentent encore aujourd’hui, comme en témoignent les sorties récentes de La Nuée ou de Teddy. Forts de ce souvenir on ne pouvait qu’attendre avec impatience, mais aussi appréhension, la sortie de Titane nouveau film de Julia Ducournau présenté en compétition officielle au 74e Festival de Cannes.

Après une série de crimes inexpliqués, un père retrouve son fils disparu depuis 10 ans. Titane : Métal hautement résistant à la chaleur et à la corrosion, donnant des alliages très durs.

Un choc violent à la tête

Titane, comme Grave, mériterait une analyse complexe et documentée tant il traite de thèmes importants. Le film est un entremêlement d’histoires fortes et de métaphores plus ou moins tordues. C’est à la fois l’histoire d’une femme qui répond à la violence par la violence, d’une fugitive qui cache de lourds secrets, d’une fille qui repense son rapport au père, d’un père au deuil impossible, de mystérieux meurtres brutaux, de jeunes hommes en quête d’approbation… Mais c’est surtout l’histoire de personnages en guerre contre leurs corps, torturés dans un violent mal-être. Toutes ces histoires se suivent du point de vue d’Alexia, forcée au mutisme, constamment en danger et souffrant en permanence, ce qui ajoure de la force dramatique. Cependant, Titane est bien plus cryptique dans sa dimension fantastique et dans ses métaphores. Le film apporte un discours touffu sur la parentalité, le genre ou encore le sexe. Un discours touffu mais confus et incertain.

Malgré ces thématiques et cette narration fouillie par certains aspects, Titane en impose par sa plastique irréprochable. Il prend une direction moins esthétique et picturale que Grave, mais redouble de froideur et de viscéralité. Le début du film, très tape à l’œil, parodie les clips musicaux pour critiquer cette esthétique et le regard masculin qui la nourrit. Puis le film abandonne beaucoup de ces artifices et se rapproche vraiment des personnages, de leur chair. Tous les dispositifs cinématographiques sont au service de ces sensations, ces douleurs qui trahissent les troubles des personnages. Il faut particulièrement saluer les effets spéciaux et le travail de prothèses colossal. Il est central au genre du body horror auquel Titane appartient. Le réalisme est confondant, soutenu également par le travail du son et les formidables performances d’Agathe Rousselle révélée avec ce film et du vétéran Vincent Lindon.

© Carole Bethuel

Si c’est vrai, c’est très Grave

Par la noirceur des histoires qu’il raconte et la brutalité des sentiments mais aussi évidemment par la violence réaliste des actions représentées, ou encore l’ambiance mutique pesante, Titane impose au spectateur un rythme éreintant. Il ne permet aucune pause et avance sans arrêt sur une route infernale, vers des dénouements qu’on imagine sanglants. L’intensité profite aussi des tabous brisés constamment et de la haine omniprésente. Dès les premières minutes du film, nous sommes mis en garde : les personnages sont odieux et colériques et Ducournau n’a aucune limite dans ce qu’elle peut montrer. Tout le reste du métrage joue avec ces règles, les subvertissant ou les soulignant.

Et de fait, le film suscite des réponses vives. Les malaises pendant la projection à Cannes font jaser et déjà des critiques sévères s’élèvent contre Ducournau et son œuvre. « On n’a pas le droit d’aller aussi loin […] surtout dans le monde dans lequel on vit« , « C’est un supplice ce film si on peut appeler ça un film » confient des spectatrices à AlloCiné. Pour une fois, il est important d’écouter cette panique réactionnaire, sans pour autant lui donner raison : elle est ce qu’appelle le film. La provocation pousse chacun à ses limites pour obtenir une réaction franche et honnête. Que ce soit l’extase ou le rejet total, ils font parfaitement partie de l’expérience unique de Titane, et ils permettent une discussion brûlante et certainement passionnante sur la violence, le cinéma d’horreur et nos propres limites en tant que spectateurs et spectatrices.

Face à un film aussi radical et provocateur que Titane, on doit questionner la place du scandale dans ce qu’il apporte cinématographiquement. Car Julia Ducournau fait aussi preuve avec ce film d’une très grande maîtrise et intelligence, comme le montre la complexité narrative et la rigueur visuelle impressionnante. Elle évite l’immaturité parfois problématique dans les films provocateurs, en mettant l’emphase sur des sentiments puissants incarnés dans de belles prestations. Dans la droite lignée de David Cronenberg, puisque l’influence de Crash est ici si évidente, elle construit un artisanat de l’horreur visuelle qui met à l’épreuve le public tout en attaquant les tabous de la société. C’est encore un tour de force de la part de Julia Ducournau, devant lequel il est tout simplement impossible de rester indifférent, et on a hâte qu’elle continue à nous choquer, nous tester mais surtout nous fasciner…

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