Critique de Sound of Metal

Un film de
Darius Marder
Sortie
16 juin 2021
Diffusion
Cinéma

Longtemps associé à Derek Cianfrance, réalisateur, entre autres, de The Place Beyond the Pines, le projet Sound of Metal s’est finalement concrétisé à travers les yeux et la vision de son collaborateur et scénariste de longue date : Darius Marder. Récit d’une descente aux enfers à la portée cathartique renversante, le film en est d’autant plus remarquable qu’il s’agit, pour Marder, d’une première derrière la caméra.

S’il est difficile de ne pas penser à La Famille Bélier lorsque l’on évoque le traitement de la surdité au cinéma ces dernières années, Sound of Metal bénéficie d’une approche beaucoup plus éclairée et encensée sur les questions de représentation des membres de la communauté sourde. Car si le film a connu un succès critique retentissant aux Etats-Unis, il aura fallu treize ans pour monter le projet. Une lutte sans faille pour son réalisateur et sa recherche constante de justesse, sur un sujet qu’il fait dialoguer avec sa propre histoire. Car Sound of Metal est profondément lié à son passé : le film prend ses racines dans la perte d’audition de sa grand-mère maternelle devenue par la suite l’incarnation d’un combat pour que les films soient sous-titrés pour les sourds et malentendants, ce que Sound of Metal incarne fièrement. Véritable proposition au sens large, le long-métrage résonne avant tout par cette recherche de l’expérience du collectif, sorte de présage poétique à sa sortie en salles en ces temps assourdissants.

Ruben et Lou, ensemble à la ville comme à la scène, sillonnent les Etats-Unis entre deux concerts. Un soir, Ruben est gêné par des acouphènes, et un médecin lui annonce qu’il sera bientôt sourd. Désemparé, et face à ses vieux démons, Ruben va devoir prendre une décision qui changera sa vie à jamais.

Tout vrai regard est un désir

Comme souvent dans le cinéma américain, le « film du film » gagnerait tout autant à nous être conté. Chemin de croix pour tout une équipe à la dévotion sans faille, le projet s’est avant tout construit autour de son scénario et ses personnages à la fragilité bouleversante. Un temps envisagés, Dakota Johnson et Matthias Schoenaerts ont laissé place à Riz Ahmed et Olivia Cooke en couple de musiciens à l’avenir, au moins, plus éclairé que leur passé. Entouré d’acteurs véritablement sourds, Riz Ahmed a suivi huit mois d’un entraînement intensif pour apprendre langue des signes américaine et batterie, le tout pour seulement 24 jours de tournage au total. Si cet apprentissage est, en premier lieu, un signe de respect évident pour une communauté trop longtemps délaissée et moquée sur grand écran, il sert également la performance exceptionnelle de son auteur.

Après le choc, dans sa quête pour retrouver l’audition, Ruben va se reconstruire à travers un parcours synonyme de rencontres que Riz Ahmed est obligé d’illustrer avec ses sens, l’intellectualisation au second plan. Avec cette préparation et implication tout semble naturel, incarné. Dans ce qui s’apparente sans doute à la plus grande performance de sa carrière depuis The Night Of, il nous transporte dans un monde inconnu, foisonnant, et étonnamment bruyant lors d’une scène de diner mémorable. Bien loin de certaines performances mimétiques, tout passe ici par une approche quasi onirique des sens, appuyé par le fabuleux travail de Nicolas Becker, récompensé par l’Oscar du meilleur son.

Se reconstruire par l’autre

La force de Sound of Metal est d’arriver à transporter les entendants dans un tout nouveau monde, sans romantisation indécente : seulement par sa douce sincérité. De cette violence soudaine et complètement inédite pour les personnages, Darius Marder déploie une réalisation tout en retenue, à hauteur d’homme. Il capte chaque geste, chaque regard. L’ensemble du casting fonctionne comme un orchestre mené d’une main de maître où chaque actrice et acteur possède son propre espace de confort et de création. Un confort qui transperce l’écran via l’interprétation, entre autres, de Paul Raci : tout en fierté et humilité en porte parole de sa communauté.

Quand [les personnes sourdes] entrent dans le monde des entendants, ils agissent comme s’ils n’étaient pas sourds, comme s’ils pouvaient entendre leurs interlocuteurs, peut-être par respect, peut-être par honte de leur condition.

Darius Marder

Fort de toutes ces qualités avant tout humaines, le film n’évite pas quelques pièges du genre, d’autant plus attendus pour un premier film. Sa construction est finalement assez prévisible mais le travail de montage, primordial dans son dialogue avec les sons qui embrassent cet univers, élève l’ensemble pour l’extraire de certaines situations sans issue. La relation au sein de ce couple de musiciens semble lointaine et synthétique par instant. De ces faiblesses assez superficielles, le film tire une réflexion finale dans sa confrontation à son dernier acte. Plein de poésie et de remise en question, il construit une sorte d’écho inattendu à la période que nous venons de traverser.

D’une grande maîtrise dans son écriture, Sound of Metal est avant tout un film sensoriel. De ces sens perdus puis retrouvés meurtris, Darius Marder va tirer un film bouleversant et profondément humain. Et bien qu’il n’évite pas tous les écueils du genre, le long métrage prend son envol quand il questionne frontalement nos préconçus sur la surdité à travers le personnage de Riz Ahmed, qui signe alors son plus grand rôle. Si Sound of Metal trouve également un écho dans notre perte de repères récente, c’est avant tout en nous rappelant l’importance de l’écoute de l’autre dans la construction d’une vie meilleure qu’il s’élève dans ce que le cinéma peut nous offrir de plus beau.

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