Critique de Zack Snyder’s Justice Leagu‪e‬

Un film de
Zack Snyder
Sortie
18 mars 2021
Diffusion
VOD

Comment aborder un film au parcours si singulier ? Car sans s’aventurer sur le terrain des comparaisons au goût douteux, l’arrivée sur nos écrans de la Snyder Cut, nouveau montage en forme de rédemption, a des airs de miracle. Incarnation de l’échec de la machine hollywoodienne, la récit derrière la (re)naissance de ce Justice League met en lumière les plaies béantes d’un système dos au mur. Une saga dans la saga qui mériterait un film à elle toute seule, à l’instar de Aux cœurs des ténèbres : L’Apocalypse d’un metteur en scène ou Lost in La Mancha.

Quatre ans après la sortie de ce premier Justice League digne du monstre de Frankenstein, la Snyder Cut est un nouvel exemple de la gymnastique des studios transformant un échec dont ils sont responsables en nouveau produit à destination des fans. Car si cette version a pu voir le jour, c’est avant tout grâce à la mobilisation sans faille d’une communauté organisée. Pour le meilleur, comme lorsqu’elle a permis de récolter 250 000 dollars pour l’American Foundation for Suicide Prevention, mais aussi pour le pire, quand des journalistes se sont vus menacés de mort à cause de leur réticence face au projet. Fort de cet état des lieux, cela serait mentir que de cacher la curiosité et l’impatience que provoque ce projet maudit, au risque de voir le mythe du « film fantôme » s’effondrer. Car ce qui rend le Dune de Jodorowsky ou le Napoléon de Kubrick si mythiques réside dans cet imaginaire collectif qui transforme une œuvre avortée en chef-d’œuvre imaginaire. Un imaginaire que l’on va pouvoir exceptionnellement confronter.

Bruce Wayne est déterminé à faire en sorte que le sacrifice ultime de Superman ne soit pas vain; pour cela, avec l’aide de Diana Prince, il met en place un plan pour recruter une équipe de métahumains afin de protéger le monde d’une menace apocalyptique imminente. La tâche s’avère plus difficile que Bruce ne l’imaginait, car chacune des recrues doit faire face aux démons de son passé et les surpasser pour se rassembler et former une ligue de héros sans précédent. Désormais unis, Batman, Wonder Woman, Aquaman, Cyborg et Flash réussiront-ils à sauver la planète de Steppenwolf, DeSaad, Darkseid et de leurs terribles intentions ?

Justice pour la league

Avec cette nouvelle ligue des justiciers, Snyder met tout en œuvre pour reconstruire sa vision d’une saga qu’il voulait en trois parties. Malheureusement pour lui, il semble aujourd’hui impossible d’extraire le film de son contexte, et encore moins d’un univers qui a continué après lui. Certains personnages introduits ici ont déjà eu droit à leurs aventures solo, c’est le cas d’Aquaman, et ce retour aux phases de présentation ne cesse d’instaurer un fossé entre la vision que veut déployer Snyder et notre perception. Et pourtant, minimiser l’importance de sa volonté et du cœur qu’il met dans son récit serait mentir. Durant 4h02 découpées en huit chapitres, et tel un artisan de l’image, Snyder construit avec soin un univers éminemment mythologique.

La mission semble impossible et l’ensemble s’effondre assez rapidement… pour se reconstruire ailleurs. Car le scénario de Chris Terrio, déjà à l’œuvre sur Justice League, souffre de nombreuses facilités et incohérences, et d’un manque marquant d’équilibre. Mais le film transforme cette faiblesse en prétexte pour assembler de purs moments d’héroïsme, comme naissant des trous béants d’une histoire certainement trop grande pour être contenue dans un seul film. Avec cette capacité de créer de véritables « moments de cinéma », ces flottements hors du temps qui imprègnent la rétine, Snyder s’affranchit des habituels poncifs inhérents au genre. Il va droit au but, tant pis si cette joyeuse assemblée de justiciers semble bancale par moment, c’est de ces identités partagées que va se construire le film. Rien ne sert ici un objectif d’efficacité, tout est incarné. Par ses personnages, évidemment, mais aussi par une puissance brute qui appuie cette idée de résilience qui traverse le long-métrage : de l’ouverture sur la mort de Superman à l’épilogue.

Un pour tous, tous pour Cyborg

S’il est certain que cette nouvelle mouture offre une rédemption inouïe pour l’œuvre de Snyder, c’est le personnage de Cyborg qui connait le plus grand bouleversement. Complètement délaissé dans la version de Josh Whedon, il n’est pas moins que le personnage principal de cette version 2021. Son arc narratif, initialement sacrifié, permet ici de donner une véritable profondeur à la quête des « boites mères ». Son histoire tragique de relations brisées et de famille dysfonctionnelle façonne ses actes. Et si la subtilité n’est pas toujours au rendez-vous, force est de constater que le long-métrage gagne une portée beaucoup plus intime, en écho avec la notion de conséquence, centrale dans le film et l’œuvre de Snyder. C’est un groupe plus cohérent et soudé qui en ressort, malgré la mise en retrait marquante de Batman, Wonder Woman et Aquaman. Il est d’autant plus évident que ce changement radical n’est pas anodin, revanche non dissimulée face au comportement et aux accusations à l’encontre de Josh Whedon.

La réalisation et le style marqué de Zack Snyder s’envolent enfin dans un dernier acte grandiose. Aux oubliettes le combat terne et creux digne du final d’Avengers : L’Ère d’Ultron, la Justice League est au complet et la puissance de scènes d’actions plus généreuses les unes que les autres nous offre un spectacle à la hauteur des trois heures d’attentes. Malgré d’évidentes longueurs qui auraient pu être évitées, le film justifie alors cette mythologie qu’il a soigneusement construit au fil des scènes. Maladroitement, certes, mais il est difficile d’en vouloir à Snyder, lui qui a enfin la possibilité de raconter sa vérité, son histoire. Il se fait avant tout plaisir, mais jamais au détriment du spectateur. C’est cette énergie créatrice libérée qui offre des moments de bravoures fous, porté par une bande-originale exceptionnelle de Tom Holkenborg qui libère et accompagne l’aspect organique des combats. Chaque coup, chaque blessure percute avec fracas.

Rédemption incroyable, ce Zack Snyder’s Justice League reste un film malade, et cela se voit. Mais c’est de cette blessure que le groupe, et Snyder lui même, se (re)construisent. Il est difficile de ne pas penser à sa fille, Autumn, dans ces très nombreux rapports familiaux à la mort qui parcourent le film de bout en bout. Si l’on pouvait craindre que le grand film derrière cette Snyder Cut serait celui d’une machine hollywoodienne en crise, il n’en est rien. Évidemment démesuré et adressé en premier lieu aux fans, Zack Snyder’s Justice Leagu‪e est une déclaration d’amour au cinéma de divertissement. Épique dans sa grandiloquence, le film se laisse submerger et en devient encore plus attachant. Car c’est dans ce brouillon des plus grandioses que Zack Snyder nous confirme qu’il est toujours l’artisan hollywoodien le plus à même de capter l’essence et l’imagerie super-héroique au cinéma.

Zack Snyder’s Justice Leagu‪e est disponible en VOD depuis le 18 mars.

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