Entretien avec Christophe Gans

Culte aussi bien dans l’hexagone que par son influence mondiale, Le Pacte des loups a fait rentrer le cinéma de genre français dans une nouvelle ère et son réalisateur, Christophe Gans, s’est vu projeté sur le devant de la scène mondiale. Ce vendredi 10 juin 2022, deux décennies plus tard, le film ressort en séance unique dans les cinémas Pathé Gaumont avec une magnifique restauration 4K. À cette occasion, et avant une sortie prochaine en édition physique, nous avons eu la chance de discuter avec Christophe Gans, en compagnie de deux collègues journalistes : Sylvain et François.

En 1766, une bête mystérieuse sévit dans les montagnes du Gévaudan et fait de nombreuses victimes, sans que quiconque puisse l’identifier ou la tuer. Les gens ont peur. C’est un monstre surgi de l’enfer ou une punition de Dieu. L’affaire prend rapidement une dimension nationale et porte atteinte à l’autorité du Roi. Le chevalier Grégoire De Fronsac, naturaliste de surcroît, est alors envoyé dans la région du Gévaudan pour dresser le portrait de la bête. Bel esprit, frivole et rationnel, il est accompagné de l’étrange et taciturne Mani, un indien de la tribu des Mohawks. Ces derniers s’installent chez le Marquis Thomas d’Apcher. Au cours d’une soirée donnée en son honneur, Fronsac fait la connaissance de Marianne De Morangias ainsi que de son frère Jean-François, héritiers de la plus influente famille du pays. Fronsac se heurte bientôt à l’animosité des personnages influents de la région.

Qu’est-ce qui a motivé cette restauration, près de 20 ans après la sortie initiale?

Dans un premier temps, c’était la motivation des ayants droit du film, puisqu’il continue à énormément circuler et être diffusé partout. À la télévision (pas qu’en France même s’il est diffusé une fois par mois) : c’est le cas aussi dans toute l’Europe, l’Asie. Puis il y a les américains aussi, qui eux veulent le sortir en 4K. Donc tout ça a fait qu’on m’a reposé la question, parce que le film n’a jamais eu de transfert HD, il n’a eu qu’un transfert SD à partir duquel une édition DVD plus que correcte avait été faite, contrairement aux blu-ray pas beaux (sic) qui n’ont été que des gonflages artificiels. Ce qui fait que là, le gap est monstrueux ! Cela nous a d’ailleurs obligé à refaire entièrement la post-production du film, on est reparti du négatif original. Le film avait été étalonné numériquement à l’époque, on avait pas touché au négatif. Donc là, ce que vous voyez, c’est vraiment le négatif et le film gagne en détails, en texture, etc.

En même temps, la restauration a été faite dans les règles : nous n’avons pas cherché à faire un autre étalonnage. L’équipe est d’ailleurs la même qu’à l’époque, et je leur ai dis de ne rien changer ! On fait le film que les gens ont aimé à l’époque. C’est le même Pacte des loups mais transféré sur un support beaucoup plus performant, que ce soit au niveau de l’image, mais du son également. Le mixage a été refait en Dolby Atmos. D’ailleurs, on me pose souvent la question par rapport aux effets spéciaux, s’ils ont été refaits. Et bien non ! Simplement, j’ai pu les étalonner correctement pour la première fois, ce qui n’avait pas été le cas à l’époque parce que le film était à la bourre.

Et là on a enfin pu le faire correctement. Si bien que des gens viennent me voir maintenant pour me dire que la bête est mieux faite. Non, elle est pas mieux faite, elle est juste mieux étalonnée, elle n’a plus ce coté vert ou magenta alors que la scène devrait tirer sur d’autres couleurs. C’était les limitations techniques de l’époque qu’on a aujourd’hui outrepassées ! Puis cela montre le travail formidable fait par les techniciens du film, que ce soit les ensembliers, les décorateurs, les costumiers, et évidement le chef opérateur, Dan Laustsen, qui a beaucoup travaillé avec Guillermo del Toro. Ça donne au film un confort de vision, c’est d’ailleurs ce que les gens veulent : Des films en blu-ray, en 4K, avec une puissance sonore réelle. Je pense que le film correspond à ça.

Sylvain : Il n’y a donc absolument pas eu de rajout numérique, même pour l’épée télescopique?

Non, non ! Elle a juste elle aussi été étalonnée. Parce que lorsqu’on parle d’effets spéciaux, on pense à la bête, mais l’épée télescopique a aussi été étalonnée correctement et ça fait parti des effets spéciaux. Bien évidement que si on faisait le film aujourd’hui elle serait bien mieux ! Mais ma philosophie générale était que le film devait être le film que les gens ont aimé. J’ai tendance à penser qu’on a pas le droit de tripatouiller un film même lorsqu’on en est le réalisateur. J’ai pris d’énormes colères devant des films qui avaient été tripatouillés, pourtant par des réalisateurs que j’admire. Je citerai juste Star Wars, qui est un cas d’école mais également Le Parrain 1 et 2 qui à un moment ont été étalonnés n’importe comment par Coppola lui-même pour correspondre au look du troisième opus, ce qui est une aberration absolue… Heureusement, ils sont revenus à l’étalonnage d’origine avec la ressortie 4K.

Je pense aussi au Suspiria de Dario Argento qui a été massacré pendant de nombreuses années par un étalonnage délirant. J’ai vu apparaître dans ce film -que je connais pourtant par cœur- des fautes de raccord qui n’avaient jamais existé. Ce film, que je considérais comme un aboutissement absolu, brusquement j’y voyais des erreurs que je n’avais jamais vu avant. J’appartiens à une catégorie de cinéastes qui considèrent qu’à partir du moment où le film sort, il appartient aux gens qui le regardent, il ne m’appartient plus à moi. Je suis simplement le dépositaire de la fabrication du film. Je ne vois pas pourquoi j’irais altérer le plaisir de ces gens parce que je ferais plus le film comme ça aujourd’hui… Ce qui est complètement débile puisqu’il y a des films qu’on ne fera pas de la même façon un mois après leur sortie ! Donc à ce moment-là, on se met à tout refaire !

© Metropolitan FilmExport

C’est un film de 2001, il porte son époque, même s’il y a des choses qui étaient en avance sur leur temps. Je vais pas nier que j’ai beaucoup regardé Le Dernier des Mohicans de Michael Mann avant de faire le film. Je vais pas nier que le montage a été très fortement inspiré de la manière de monter du The Rock de Michael Bay. C’étaient les films de l’environnement quand le mien est sorti. C’est comme ça qu’il est, c’est comme ça que les gens l’ont aimé, donc je ne vois pas pourquoi je viendrais mettre mes sales pattes dessus ! Puis on a tous une façon d’aimer un film. Tu peux prendre le plus grand film du monde, personne ne l’aimera pour les mêmes raisons. C’est pour ça que changer les films, c’est fragiliser cet équilibre qui s’est créé entre un spectateur, qui est une entité unique, et un film qui est lui aussi une entité unique. Si tu brises ça, c’est comme si tu prenais un bouquin et que tu t’amusais à changer les mots. Tu te diras que c’est pas le bouquin que t’as lu. La description t’avait touché et là elle est ridicule…

Star Wars, sa première qualité c’est sa pureté enfantine, sa naïveté d’origine, qui n’a cessé de devenir de plus en plus touchante. Le fait de prendre ce film et de commencer à foutre des créatures dedans, de rapporter sans cesse de nouveaux trucs, ça a cassé la pureté originelle du film. Je pense que c’était sa première qualité. Et aujourd’hui, je vois un patchwork avec des morceaux découpés partout, pour moi ça ressemble à rien ! Les films correspondent à des morceaux de notre vie, comme la musique, ils donnent une forme à nos émotions.

Récemment j’ai vu un très beau documentaire sur Ennio Morricone et des gens dans la salle pleuraient. Mais ils pleuraient pas pour la musique de Morricone qui est géniale, ils pleuraient parce qu’ils rattachaient ces musiques à des choses qui leur étaient arrivés, ils revoyaient leur vie. Et je crois qu’on ne peut pas extraire les œuvres du continuum de nos vies. Si je prends Hatari ! d’Howard Hawks, qui est un film que je regardais souvent avec mon père. Mon père n’est plus là, si demain je voulais revoir ce film et qu’on y avait changé quelque chose, ce ne serait plus le film que je regardais avec mon père, et ce serait un désastre émotionnel !

François : Je trouve que la restauration rend plus visible l’influence de certains genres. L’arrivée de Fronsac et de Mani en terre inhospitalière m’a énormément fait penser à du Sergio Corbucci. Que ce soit Django ou Le Grand Silence.

Django ça a été une déflagration dans ma vie! Quand j’avais huit ans j’ai vu Le Bon, la Brute et le Truand, ça a été un moment magique hein. Mais effectivement Django est quelque chose qui habite l’image. L’idée que ces deux mecs arrivent et qu’ils tombent sur des mecs en train de taper une femme, comme dans Django, qu’il y en a un qui descend du cheval et que les gars vont se faire dérouiller la gueule! Il y a cette scène que je n’oublierai jamais dans Django, où il marche avec sa scelle sur l’épaule, Loredana Nusciak est en train de se faire taper dessus par les mecs aux foulards rouges. Puis le mec dit à Django « Dégage ! T’as rien à faire là, c’est pas important !« . Et Django leur répond « L’important c’est que vous allez tous mourir !« . J’ai vu ça quand j’avais douze ans et ça m’a claqué (sic) de manière quasi sexuelle. Cette façon dont la phrase tombe avant même que la scène ne démarre, pour moi c’est de l’orgasme pur ! Ça me ramène à ce pourquoi j’ai toujours voulu faire du cinéma. C’est vrai qu’il y a du Corbucci dans cette arrivée, bien sûr ! Mais quand je fais Le Pacte des loups, j’y mets toutes mes émotions de cinéma. J’étais tellement surpris qu’on me laisse faire ce film, que je l’ai bourré de toutes les choses que j’aimais. Il n’y a pas que des références cinématographiques d’ailleurs ! Il y a beaucoup de vertus, d’idées qui me tiennent à cœur et des idéaux que je déteste profondément.

Il faut savoir que la scène n’existait pas à l’époque. Le film s’ouvrait sur une scène de poursuite sur le pont Neuf entre Fronsac, Mani et un type qui leur dérobait une petite sacoche en pensant qu’il y avait de l’argent alors qu’il y avait des serpents. Et on n’arrivait pas à la mettre en place, à trouver un pont, etc. Parce qu’évidement, bloquer le pont Neuf, Carax s’y était essayé… Et on cherchait un pont en province qui nous permettait de faire ce plan-là. La scène était constamment remise à plus tard. Puis un jour on m’appelle pour me présenter les projets d’affiches et je les trouvais toutes moches ! Ça faisait film de loup-garou, je n’aimais pas. Et ils me disent « Ouais mais tu vois quoi toi ? » et j’ai répondu « Je vois Batman et Robin ! Grégoire de Fronsac et Mani c’est Batman et Robin ! On va faire une scène où ils arrivent masqués ». Et dans le magasin d’accessoires, il y avait un costume de cocher. Les cochers à l’époque, pour ne pas avaler la poussière, ils avaient ces trucs qui remontaient sur le visage. Le voilà le masque ! Ça ne va pas être un masque sur les yeux mais un masque sur la bouche ! La scène est née pour faire l’affiche, qui a d’ailleurs été gardée partout dans le monde.

© Metropolitan FilmExport

Il y a également un aspect pictural dans votre film ! Surtout lors des séquences de morts et de rêves, où l’on est entre la nature morte et la fantasmagorie. Pourquoi ce choix et quelles ont été vos influences?

Il y a de nombreuses influences asiatiques qui sont évidentes et que je ne vais pas nier. L’autre grande influence du film, c’est le cinéma gothique italien et en particulier pour son maitre absolu : Mario Bava. La scène de rêve où Fronsac croit voir Monica Bellucci devenir une espèce de succube au-dessus de lui, c’est un plan que tu pourrais trouver dans Les Trois Visages de la peur. Il y a un plan qui est littéralement un hommage à Bava où elle est couchée comme Daliah Lavi dans Le Corps et le Fouet. Ça passe d’ailleurs beaucoup par Monica, parce qu’elle est le point de fixation baroque du film. Quand elle va voir Fronsac en prison, elle est éclairée par des torches : c’est du Mario Bava dans l’éclairage de ses héroïnes. À l’époque, pas beaucoup de monde ne s’intéressait à Mario Bava, maintenant son nom commence à être sanctifié parce que plein de gens comprennent enfin l’immensité de son talent. C’est un des plus grands créateur de forme du cinéma italien qui pourtant, n’a pas manqué de génies purs. Son héritage est passé par Dario Argento qui est un de mes réalisateurs fétiches. Tout ça fait sens ! Mais le film est très italien et italianisant, mais également porté sur les samouraï et le film de chevalier chinois.

Sylvain : Il y a une scène très impressionnante où votre influence de Bava m’a particulièrement frappé, c’est celle de l’attaque de la bergère où elle bouge dans tous les sens. Vous arrivez à suggérer la violence et le gore sans les montrer frontalement.

C’est un clin d’oeil aux Dents de la mer je ne vais pas m’en cacher ! Mais c’est la fille qui fait l’effet spécial. C’était une contorsionniste dans la troupe Starmania et c’est elle qui arrive à faire ça. Et ce qui est formidable avec elle, c’est qu’elle arrive à se tordre dans tous les sens alors que son corps de le suggère pas, ce qui fait la puissance de la scène. On voit cette fille qui devient comme du caoutchouc. On ne voit pas la bête mais elle secoue la fille comme une poupée. C’est « Les Dents de la terre » quoi, une façon pour moi de faire un petit coucou à Spielberg. Je pense que ce qui fonctionne, c’est la lecture qu’on peut avoir des scènes, soit sous l’angle asiatique, soit sous l’angle italien, soit sous le patrimoine du cinéma fantastique. Ce qui rejoint le travail de Mario Bava, c’est que les gens, lorsqu’ils sont soumis à l’horreur, deviennent des poupées. C’est une de ses grandes idées, qu’on retrouve spécialement dans L’Île de l’épouvante et La Baie sanglante. Donc le fait que la bête soit suffisamment forte pour se servir de la fille comme d’une poupée de chiffon, ça fait que la scène fonctionne très bien à mon avis !

François : Quel regard portez-vous sur Le Pacte des loups, vingt-et-un ans après?

Je ne porte aucun regard. C’est un film qui fait partie de ma vie : c’est mon deuxième film, cela a été un succès immense donc c’est toujours un plaisir. Et en même temps, ça a été un poids un peu lourd à porter, parce que beaucoup de choses ont été dites sur son importance ou non au sein de l’industrie du cinéma français. Il y a beaucoup de gens qui ont dit ce que le film aurait dû être ou ne pas être, ça m’a un peu fatigué. Moi j’imaginais un bon film du samedi soir pour que les gens s’amusent et c’est devenu une espèce d’enjeu… C’est comme si j’avais réalisé Barry Lindon, ce qui est vraiment loin d’être le cas. Ce qui me fait plaisir aujourd’hui, c’est que j’ai l’impression qu’on me parle de manière équitable du film. Il est débarrassé de son côté événementiel, on arrête de parler de « kung-fu dans le Gers », on me parle enfin de ce qu’est vraiment le film : amusant, plaisant à regarder, en avance sur son temps, qui porte des valeurs qui me sont chères.

Il y a beaucoup de gens qui n’avaient pas vu le film et qui là me parlent de la cause animale, qui était vraiment importante pour moi. Ça me fait plaisir, parce que je pense que le film est très clair sur ce qu’il veut dire. Et puis je crois aussi, qu’enfin, les gens arrêtent de voir dans ce film une version américaine du cinéma français. Ils voient que c’est un film français. Les thèmes qui sont abordés sont très français : la fracture sociale, le racisme, la chasse. Encore aujourd’hui, ce sont des thèmes que l’on entend dans les débats en France ou en politique. L’histoire de la bête du Gévaudan est intéressante parce qu’elle transporte une partie de la vérité de la société française. J’ai voulu en faire un film qui amuse les gens, qui soit ludique, pop, c’était mon ambition à l’époque, ça a très largement fonctionné. Le Pacte des loups a toujours été pensé pour être un lointain cousin d’Angélique, marquise des anges. Ça n’avait pas l’ambition d’être plus que ça.

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