Critique de Sans filtre

Un film de
Ruben Östlund
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Cinéma

FESTIVAL DE CANNES 2022 – Déjà auréolé de la récompense suprême pour son film précédent, The Square, Ruben Östlund a remis le couvert et est reparti avec la Palme d’Or pour son nouveau film Sans filtre (régulièrement appelé Triangle of Sadness, magie du Festival et de ses traductions). Moins radical que Titane l’année dernière, le choix du jury présidé par Vincent Lindon incarne malgré tout une volonté de rupture avec l’évidence de certaines éditions précédentes. Une rupture qui récompense également l’un des films les plus accessibles de la compétition.

Après la Fashion Week, Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine refuse de sortir de sa cabine alors que le fameux dîner de gala approche. Les événements prennent une tournure inattendue et les rapports de force s’inversent lorsqu’une tempête se lève et met en danger le confort des passagers.

La croisière digère

Si le Festival de Cannes récompense le cinéma, il est également scruté de fond en comble et incarne un marqueur social fort. Malgré une certaine ouverture récente, vers les films de genre par exemple, l’image bourgeoise et déconnectée du Festival lui colle à la peau. Et il est évident que le choix Sans filtre est, au moins en partie, une réponse à cela. Car qui de mieux que Ruben Östlund pour venir ébranler une édition 2022 bien (trop) sage. Il avait déjà entamé cette image dans The Square, avec une critique bien trop prétentieuse et sans grand recul du milieu de l’art contemporain. Un milieu qui le mettait de facto à portée de tir sur son propre film, qui s’y inscrivait tout autant que ce qu’il voulait dénoncer. C’est donc vers le milieu de la mode, des influenceurs et plus globalement des ultra-riches qu’il s’est tourné cette fois-ci, cible moins dangereuse mais toujours aussi évidente pour son cinéma.

Tout en reprenant son style et la formule gagnante qui l’accompagne, Ruben Östlund opère des changements bienvenus avec Sans filtre. Construit en trois actes bien distincts, le film fait déjà parler de lui pour sa partie centrale, autour d’un yacht de luxe, et sa scène de diner mémorable. Mais son premier tiers est encore mieux écrit, et l’enchaînement des règlements de compte, au sens propre et figuré, entre Carl et Yaya procurent un sentiment quasi-euphorique de satisfaction dans le rythme comique qui se déploie le long de dialogues toujours parfaitement écrits et incisifs. Car quand il ne se fait pas écraser sous son ego, là est le talent d’Östlund : plus que de capter de simples paradoxes humains, il sonde leur atmosphère et donne à tous ses personnages de grands moments de texte.

© Plattform-Produktion

Très bavard et réussi dans ses deux premiers tiers, le film se perd dans un troisième acte qui voit revenir le pire de son réalisateur. Si la subtilité du message sur les classes sociales et leur inversion n’est jamais vraiment recherchée dans le long-métrage, sa conclusion voit s’installer une mise en scène des plus condescendantes et vide. Sans filtre semble alors se contenter d’un effet de renversement grossier entre riches et pauvres, d’une vision des plus contestables sur la prostitution et globalement d’un manque réel de point de vue. Piégé par sa propre idée de « petit malin » le film ne trouve pas grande chose de pertinent à raconter et se complaît dans une sociologie de comptoir qui dessert alors tout ce qu’il avait mis en place jusqu’ici.

Mais malgré tout, il est compliqué de bouder son plaisir devant un film si chaotique et pourtant millimétré. On assiste à un véritable naufrage porté par des actrices et acteurs parfaits dans leurs rôles, jusqu’à toutes et tous les détester à un point donné du film. La réalisation toujours très posée, à l’inverse de ses histoires, d’Östlund donne un aspect très picturale au film. Ce qui renforce comme toujours ce sentiment de voir un tableau de désordre contrôlé se dérouler sous nos yeux.

Provocateur, lourd, vulgaire et pourtant terriblement vivant. Sans filtre alterne entre l’envie de subversion gratuite et la véritable farce sociale. On se retrouve alors presque honteusement au bord des larmes de rires dans ses scènes les plus inspirées, et foncièrement ennuyé quand il s’essaye faussement à la prise de recul. Car aussi paradoxal que cela puisse paraître, le film ne fonctionne jamais autant que quand il est terre à terre, laissant de coté toute subtilité et embrassant son histoire sans avoir peur de choquer (émétophobes s’abstenir). Si Ruben Östlund aspire tant à se moquer des rapports de forces c’est également à Cannes, épicentre des ultra-riches, qu’il est le plus applaudit : cible manquée ou hypocrisie ambiante, ce sera au public d’en décider.

3.5
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